Le Départ d'Algérie
Fin septembre 1961 je fus prévenu de mon affectation en France. Nous avions deux mois pour préparer notre départ après bien des années passées dans cette belle région algéroise dont le souvenir si agréable nous restera à jamais.
Il y avait bien sûr, les aléas provoqués par les événements de cette période... Il y avait aussi les déplacements fréquents, parfois longs et lointains, le travail difficile et souvent à risques... Mais c'est à regret qu'il allait falloir quitter notre beau soleil, si chaud et lumineux, la mer, les palmiers, les orangers, la façon de vivre de « là-bas » !
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| Constantine. Le pont de Sidi M'Cid |
A la date prévue nous fûmes prêts pour le déménagement. Tout fut emballé, rangé, chargé dans le porte-conteneur qui, une fois scellé, s'en alla aussitôt.
Nous restions là, au milieu des bagages nécessaires à notre voyage, parcourant plusieurs fois la maison et le jardin que nous allions quitter. C'était déjà un peu comme si nous étions partis et une étrange sensation m'étreignit. Même notre petite chienne, Pouma, sentait que quelque chose se passait.
Le porte-conteneur était parti depuis quelques heures. Le soleil couchant éclairait de ses derniers rayons les plantes restées dans la véranda et mettait des reflets rougeoyants sur celles du jardin.
Quel beau jardin nous avions ! Il n'était pas très grand mais, rosiers et pélargoniums y faisaient bon ménage partageant l'espace avec une énorme touffe de papyrus et un asparagus dont les tiges souples et légères se balançaient au moindre vent. Un poinsettia et un palmier leur offraient un peu d'ombre ainsi qu'un oranger : ses fruits faisaient le délice de Fouina qui nous les rapportait pour qu'on lui épluche !
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| Le tombeau de la Chrétienne. Mystère |
N'ayant plus rien pour faire un peu de cuisine et dormir, mon ami gendarme et son épouse nous offrirent l'hospitalité dans... la gendarmerie où ils demeuraient, en attendant notre embarquement. Ils devaient, eux aussi, rentrer en France mais ne savaient pas à quelle date.
Nous ne dormîmes guère cette nuit-là. Les vagues donnaient des coups de boutoir sourds et répétés contre la falaise sur laquelle était édifiée la gendarmerie.
Mais ce bruit ne gêna en rien le sommeil de Guy, notre fils, encore au berceau. Nous avions quitté nos voisins et amis avec émotion et tristesse. Ce n'était pas sans inquiétude qu'ils nous voyaient partir et commençaient sérieusement à s'interroger sur leur avenir... et, même au café maure tout proche, on nous regardait avec insistance.
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| "La Dépêche Quotidienne d'Algérie", du 24 avril 1961. Collection Roger Alloncle |
Nous allions laisser Aïn-Taya à son destin. De gros village il était devenu une petite ville accueillant de nombreux militaires. Il y faisait bon vivre, médecins, commerces, marché, brasseries, cafés, un bel Hôtel « les Tamaris » surplombant la mer, rien n'y manquait... sans oublier la grande épicerie M'zabite, un vrai bazar, où, uniquement des hommes de 10 à 70 ans vous vendaient de tout, même 4 cacahuètes et 3 grains de poivre ! On n'y voyait aucune femme, où étaient-elles ?.. Peut-être restées à Gardhaia...
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| "La Dépêche Quotidienne d'Algérie", du 24 avril 1961. Collection Roger Alloncle |
Le « Ville d'Oran » appareillait à onze heures à destination de Port-Vendres. La Dauphine ayant été amenée la veille sur le port, il nous fallait être à 9 heures sur le quai, pour l'embarquement, où nous conduisirent notre ami gendarme et son épouse.
Nous fîmes une dernière fois cette route d'Alger que nous connaissions si bien : La Pérouse, le pont du Hamiz, Fort de l'Eau, le Retour de la Chasse, Alger Plage et son clocher couronné d'un nid de cigognes... la Route Moutonnière, le Port d'Alger...
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| La plage d'Aïn-Taya |
Le « Ville d'Oran » était là le long du quai, majestueux avec ses innombrables hublots, tous en ligne, attendant ses passagers.
L'affairement était à son comble. Les grues chargeaient les dernières voitures, les porteurs croulaient sous les bagages, officiels et voyageurs allaient et venaient, djellabas et tenues européennes mélangées...
L'heure d'embarquer était venue. Après un au-revoir un peu triste je pris Guy, bien à l'aise dans son porte-bébé et Liliane, ma femme, tenant Pouma en laisse nous franchîmes la passerelle suivis de notre porteur. Après avoir monté, descendu maints escaliers et parcouru des couloirs étroits nous prîmes enfin possession de notre cabine.
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| La Poste d'Aïn-Taya |
Il y faisait tiède et l'on percevait le ronronnement sourd des Diesels. Installés convenablement nous aurions aimé partir tout de suite mais les préparatifs n'en finissaient pas. La passerelle fut enfin retirée, les cordages finirent de s'enrouler et l'atmosphère devint lourde. Le bateau- pilote arriva lentement et arrima ses cordages pour nous sortir du port.
Un énorme mugissement de sirène, enroué et grave déchira l'air plusieurs fois... On devait l'entendre, j'imagine, dans toute la Mitidja et même à Aïn-Taya ! Le navire tangua légèrement puis sembla s'enfoncer : la passe était franchie. Par le hublot, l'environnement parut se déplacer et nous aperçûmes le bateau-pilote qui revenait au port.
Adieu Alger ! Mais comme nous aurions aimé lui dire « Au Revoir » plutôt qu' « Adieu ».
Nous montâmes sur le pont pour voir une dernière fois ce pays que nous aimions tant.
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Le "Moniteur Algérien" du 8 novembre 1853 décrète la création d'Aïn-Taya. |
Comme pour mieux se faire regretter, Alger nous offrit sa splendeur : l'Amirauté, Bab-el-Oued, la place Bugeaud et la Kasba : sa blancheur se découpait sur le bleu du ciel et se reflétait dans la mer. Comme elle était belle sous le soleil éclatant avec ses maisons immaculées s'étageant jusqu'au Télémly. Les vagues ourlées d'écume nacrée clapotaient autour du navire. Guy « le petit Pied Noir » somnolait, indifférent dans les bras de sa mère qui échappa une petite larme.
Le vent du large commençait à rafraîchir l'air et nous redescendîmes dans notre cabine. C'est alors que notre petite chienne « eût besoin de sortir ». Très propre elle se retenait, même sur le pont, dont le plancher était synonyme de « maison » pour elle. Ce fut un vrai tracas !
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| La plage d'Aïn-Taya |
La nuit arriva bientôt. Le bruit saccadé des Diesels faisait écho à celui des vagues. Par le hublot on entrevoyait la mer hérissée d'écume argentée. On avait l'impression qu'une mini-tempête allait se lever... Il y avait déjà un fort roulis.
Notre petite ville était déjà loin... sa plage de sable fin, sa place entourée de majestueux palmiers, sa « Fontaine Fraîche » délicieux bosquet d'eucalyptus... C'est là, qu'arrivés seulement depuis quelques jours nous aperçûmes une forme blanche et vaporeuse entre les arbres. Liliane un peu incrédule me dit : « Mais on dirait un fantôme ! ». Ce n'était qu'une Fatma enveloppée dans son grand voile.
Et puis...et puis...adieu la Mouna, la traditionnelle brioche de Pâques au goût d'anis qu'il fallait savourer hors de la maison.
Sommeillant à demi, mes pensées vagabondaient. Je voyais la Mitidja, ses vignes, ses orangers protégés par des ifs servant de coupe-vent, ses cultures maraîchères. Je revoyais Maison-Blanche et son aéroport, Rouiba, La Réghaia, l'Alma, Jean-Bart, La Pérouse mais surtout Fort de l'Eau, belle petite ville mahonnaise où l'Alcade de Mahon venait présider la fête annuelle. Fort-de-l'Eau, la capitale des merguez où tous les soirs d'été, ces dernières embaumaient l'air, grillant sur des charbons ardents. Les amateurs de ces petites saucisses de mouton venaient de tous les alentours pour les déguster. Revenant un jour de Fort-de-l'Eau nous rencontrâmes à Alger-Plage une foule faisant une ronde où, alternativement, un européen et un musulman se donnaient la main. Du balcon de la mairie le général H... et une autorité musulmane avaient exhorté la foule à faire cette ronde d'amitié autour de la place.
Je sortis une fois encore de mon demi-sommeil regardant Liliane et Guy qui dormaient à poings fermés ainsi que Pouma. Le bateau tanguait un peu. Je retombai dans mes pensées et mes souvenirs vagabondaient de plus en plus loin ! Blida, la ville des roses et des orangers blottie au pied de l'Atlas ; Chréa à quelque 1800 mètres d'altitude dans la forêt de cèdres où je dus parfois dépanner la gonio ; les gorges de la Chiffa où, un jour, nous fûmes pris, à leur sortie, dans un nuage de sauterelles nous obligeant de nous arrêter au milieu des villageois tapant sur des casseroles pour les faire fuir ! Et puis, je ne sais pourquoi mes pensées allèrent à Tipasa, à ses ruines romaines et non loin de là au Tombeau de la Chrétienne, cette masse architecturale au mystère jamais élucidé...
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| Carte postale. La gare d'Aïn-Taya en 1915 |
Et puis, encore Constantine et le Rumel, Souk-Ahras (la Tagaste de Saint-Augustin) et la descente vertigineuse vers Gardimaou à la frontière tunisienne. Et encore le nord Sahara et ses oasis et, mes souvenirs s'arrêtèrent sur l'un des plus beaux sites que je vis : les gorges d'El Kantara, un défilé bordé de très hautes falaises s'ouvrant, au sortir, sur une vue impressionnante et majestueuse de l'immensité du Sahara étalé en contre-bas.
Je sortis de nouveau de ma léthargie, le bateau tanguait un peu moins, tout était calme à bord...
Alors j'allai encore plus loin. Je revoyais le superbe golfe de Tunis et ses flamants roses, Carthage et surtout Sidi-Bou-Saïd où je vins souvent assurer des dépannages.
Sidi-Bou-Saïd, la perle au sommet d'un promontoire plongeant dans la mer avec ses innombrables petites maisons blanches aux murs envahis de bougainvillées rouges ou mauves... Bizerte et le retour en calèche au Kébir et encore Biskra, Touggourt, Ouargla, Bou-Saâda et Laghouat...
De longues heures s'étaient écoulées quand je sortis de mes rêveries... L'aube ne tarderait pas à se lever et l'on apercevrait les côtes de France et enfin Port-Vendres.
Un soleil radieux mais plus pâle brillait aussi à Port-Vendres, mais où était la douceur hivernale d'Alger ? C'est un vent sec et glacial qui nous accueillit au moment de débarquer...
Une autre vie allait commencer mais, ô, combien différente.
Adieu l'Algérie !
Souvenirs...
Mais il me revient en mémoire cet extrait du « Livre de mon ami » d'Anatole France :
...ainsi il me parait en ce moment que la mémoire est une faculté merveilleuse et que le don de faire apparaître le passé est aussi étonnant et bien meilleur que le don de voir l'avenir. C'est un bienfait que le souvenir...
Roger Alloncle
Mérignac avril 2009
Notes du webmaster
Des liens pour en savoir plus. Au sujet d' Aïn-Taya :
Aïn_Taya (sur Wikipedia)
Algérie_-_Aïn-Taya (sur Généawiki)
Aïn Taya : Le village et ses plages (actuel)
Pour le paquebot " Ville d'Oran " :
Plan de la ville d'Oran
Paquebot de la ville d'Oran
Mitidja
Mitidja (définition sur l'encyclopedie Universalis)
Le tombeau de la Chrétienne :
Tombeau de la Chrétienne (sur Wikipedia)
Photos de Kabylie en Algérie (photos)









