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Frayeur

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Au large des côtes de Somalie, 26-28 Juin 1946, à bord du paquebot Pasteur. par Roger Alloncle.

Au large des côtes de Somalie, 26-28 Juin 1946

 

L'heure du retour avait sonné... Un énorme bateau était là, au Cap Saint Jacques, attendant de nombreux militaires en partance pour la France.

L'embarquement se fit dans l'ordre le plus parfait qui soit grâce à une passerelle de bois reliée au flanc du navire. Mon groupe fut conduit à l'avant du bateau, ce qui n'est point le meilleur endroit ! Mais nous avions un fumoir, un bar, de l'espace et surtout la nourriture était française. Le ronronnement sourd des Diesels envahissait le navire et, à l'approche de la nuit, le « Pasteur » leva l'ancre : le vrai départ pour la France était arrivé !

Il faisait très chaud dans notre dortoir et la mer, très agitée, venait fouetter les hublots laissant filtrer quelques filets d'eau ; les joints ne devaient pas être très bons malgré un verrouillage rassurant. On nous annonça pour les jours suivants l'arrivée dans le port de Colombo où nous pourrions déposer du courrier.

Entre Sumatra et la presqu'île de Malacca nous passâmes entre de nombreuses îles où sur la plupart on distinguait nettement d'énormes fortifications rougeâtres.

Puis ce fut l'arrivée à Colombo suivie du départ pour l'océan Indien et la Mer Rouge : quatre jours en mer sans voir la moindre terre ! Quatre jours entre ciel et mer c'est bien long, alors pourquoi ne pas essayer de faire ce que l'on m'avait recommandé au Tonkin pour guérir les quelques plaies que j'avais aux orteils, dues à la maladie du buffle ?
Installé à l'avant du bateau, les pieds pendant de chaque côté du montant du bastingage, le vent marin chargé de sel et d'écume fouettait violemment mes jambes.

Après plusieurs « séances » j'eus l'agréable surprise, à l'entrée du canal de Suez, de constater que mon mal était guéri ! Au Tonkin aucun médicament ne s'était montré efficace !

En dehors de mes « séances d'hydrothérapie », j'allais souvent sur le pont arrière, même après le dîner quand le jour déclinait. La nuit tombée, le « Pasteur » illuminé de mille feux fendait les flots laissant dans son sillage une longue traînée blanche et mousseuse... C'était impressionnant dans cette immensité loin de toute terre...

Nous nous dirigions donc ver la corne de l'Afrique pour entrer dans le golfe d'Aden. Jusque là, dans l'océan Indien, la mer avait été à peu près calme. Mais le dernier jour, à la nuit tombante, la mer commença à s'agiter. Je me couchai comme d'habitude, mais dans la nuit, j'eus l'impression que l'avant du bateau s'était transformé en ascenseur ! Quelle heure pouvait-il être ?… 3 heures... 4 heures... la mer était démontée. Le « Pasteur », tel un fétu de paille, montait, descendait dans un trou sans fin, ballotté par les vagues monstrueuses... Nous ne dormions point et l'effet sur nos personnes devint bien vite désastreux.

 

"Le Pasteur". Une masse imposante, mais un fêtu de paille dans la furie des vagues.

 

Tout à coup la voix métallique du haut-parleur résonna : « Sortez vos gilets de sauvetage ». Ils étaient placés dans une petite armoire métallique fixée à la cloison à la tête de chaque couchette. Chacun s'exécuta mais l'inquiétude commença à poindre. Quelques minutes avaient à peine passé que la voix métallique ordonna : « Descendez de vos couchettes, mettez les gilets de sauvetage et attendez les ordres ! ».

Nous étions ballottés dans tous les sens nous tenant du mieux que nous le pouvions aux montants de nos couchettes... Petit à petit l'inquiétude se transforma en crainte, puis en peur. Le bateau, cette masse énorme qui nous avait paru si imposante, n'était plus qu'un jouet qui semblait voltiger sur les vagues. Alors le mal de mer produisit encore plus son effet et le sol, en maints endroits prit l'aspect d'un cloaque où roulèrent quelques malheureux qui n'arrivèrent pas à « s'agripper » assez fortement çà et là. L'air devenait irrespirable et pestilentiel.

De nouveau la voix métallique annonça : « Placez-vous en file indienne au pied de la passerelle prêts à évacuer ! ». Il fallait faire des efforts surhumains pour arriver au lieu indiqué, rester debout et s'accrocher à la rambarde de l'escalier. Il n'en resta pas beaucoup debout. C'était infecte... Je regardai là-haut, l'issue de la passerelle où on allait sans doute sortir et je regardai aussi nos couchettes... Il me sembla voir deux d'entre nous agenouillés sur l'une des plus hautes semblant prier, mais comment pouvaient-ils se tenir ?... Ce qui se passait était indescriptible... Combien cela dura-il ? Dix minutes... deux heures... La notion de temps et celle de tout ce qui se produisait étaient complètement perdues... Qu'allait il advenir de nous si nous devions quitter le bateau ?

Et puis... ô miracle, miracle... il me sembla que le Pasteur commençait à reprendre un peu de stabilité. Ceux qui le pouvaient encore se tenaient aux montants des couchettes ou à la rambarde de l'escalier. Et cela alla très vite, le « Pasteur » ne voltigeait plus et la voix métallique annonça : « Enlevez vos gilets de sauvetage et regagnez vos couchettes ».

Je n'obéis pas à cet ordre et je montai sur le pont ; je ne pouvais supporter les relents de toutes sortes émanant de notre immense dortoir métallique...

Sur le pont un air frais et vivifiant assainit mes poumons. J'avais besoin d'air frais, de beaucoup d'air frais. C'était l'aube, le jour se levait à peine et maintenant régnait un calme impressionnant, la mer était d'huile comme jamais je l'ai vue depuis... Pas le moindre embrun, une visibilité qui devenait parfaite avec le jour. De temps en temps nous longions de très petites îles qui, curieusement, semblaient inhabitées. Elles étaient toutes plates, émergeant juste au-dessus de l'eau, apparemment sans arbres ni végétation.

La mer était extraordinairement calme, si calme qu'il me semblait que le bateau allait plus vite. Nous approchions du ras Héfoun.

Je redescendis dans notre immense chambre de métal. Elle était redevenue presque propre. Je ne sais qui ni comment avait été organisé ce grand nettoyage et, malgré encore quelques relents, l'air était respirable. Le « Pasteur » avait fait sa grande toilette interne !

 

Nous naviguions tranquillement, puis il n'y eut plus aucune île. Bientôt on aperçut au loin les côtes d'Afrique... la Somalie. Nous entrions dans le golfe d'Aden et nous devions faire escale à Djibouti où le port avait été désensablé.
Mais le lendemain la mer avait repris ses colères, toujours agitée. Nous allions quitter le golfe d'Aden lorsque le « Pasteur » ralentit et stoppa presque. A quelques encablures, un bateau de pêche sans voile ni mât, naviguait à la merci des flots. Trois ou quatre pêcheurs faisaient de grands gestes, agitant les bras, demandant du secours.
Un canot fut mis à la mer et sans tarder de grands diables noir cendré grimpèrent sur le pont demandant de l'eau. Ils buvaient, ils buvaient avec tant d'avidité qu'ils semblaient ne pouvoir étancher leur soif. On les ramena enfin à leur barcasse, un boutre, nous dit-on. Leur position avait sans doute été signalée...

Puis nous reprîmes la direction de la Mer Rouge. Quelle est longue cette Mer Rouge...Quant à moi j'espérais qu'elle ne serait pas aussi agitée qu'à l'aller...

Ces faits se passèrent dans les tout derniers jours de juin 1946 et je suppose qu'ils ont dû être consignés dans le journal de bord du « Pasteur » même si depuis déjà longtemps ce navire a pris une retraite bien méritée.

Roger ALLONCLE

Notes du webmaster

 

Des liens pour en savoir plus, au sujet du paquebot " Le Pasteur " :
http://home.nordnet.fr/~jcpillon/piedgris/bateaux.html
http://titanne.free.fr/paquebot-pasteur.php

Une excellente coupure de presse (agrandissez l'image) :
http://www.marine-marchande.net/Jourlejour/8601-8700/45-Pasteur.jpg

Une des dernières photos du Pasteur : http://www.marine-marchande.net/Jourlejour/1301-1399/42-Pasteur.jpg