Éloge funèbre du Lieutenant (ER) Denis GUERIN
Denis GUERIN nous a quitté... Avec lui, disparaît une page de la légende de l’ Armée de l’ Air qu’il a servie pendant 20 ans de carrière, en qualité de Mécanicien volant.
Je voudrais appeler votre attention sur ses états de services, hors du commun : 2500 heures de vol, 162 missions de guerre, 3 citations sur la Croix de Guerre des Territoires d’ Opérations Extérieures, la Croix de Chevalier de la Légion d’ Honneur.
Pour lui rendre hommage, j’insisterai sur sa vie avant que la maladie ne le frappe et avant le décès de son fils aîné Bernard qui a entraîné chez lui, une grande douleur et un profond désarroi.
Il était connu dans l’ Armée de l’ Air sous le pseudonyme de « Toto ». Son professionnalisme élevé, son bon sens charentais, sa grande ingéniosité et son esprit malicieux lui conféraient une réputation bien ancrée.
Denis avait pourtant connu des débuts difficiles. De son enfance à St Dizant du Gua, il ne parlait que de son grand père menuisier. C’est auprès de lui, qu’il avait appris le coup de main juste et la fierté du travail manuel. Sa maman était décédée alors qu’il n’avait que 6 ans. Son père, pompier professionnel à la Benauge, s’était remarié. A sa mort, Denis héritera… d’une montre, à laquelle manquait l’aiguille des minutes… Denis qui se sentait exclu de cette nouvelle famille, avait opté pour un contrat d’apprentissage en atelier. Son patron, un brave homme, en casquette et en sabots, lui fît, le premier, confiance et le poussa à présenter le concours d’élève mécanicien à la Base École des mécaniciens de l’ Armée de l’ Air, à Rochefort. « Je ne devais pas être trop mauvais puisqu' à la fin de la formation ils m’ont gardé comme instructeur » confiait-t-il.
En 1941, il a 22 ans et se trouve affecté avec le grade de sergent à la Base Aérienne de Lyon Bron. Il participe à la maintenance des avions d’arme, sous le contrôle de la commission d’ Armistice.
Plus de 20 fois, il m’a raconté ses anecdotes pendant cette période tragi-comique, faite de suspicions et de contrôles pointilleux.
En voici une : pour l’entretien des moteurs d’avions au banc d’essai, la commission allouait une stricte quantité de carburant pour ne pas voir s’envoler vers l’Angleterre, les avions conservés en état de marche.
Denis imagine alors de faire tourner les moteurs d’avion au banc, avec un moteur de voiture traction avant Citroën. Ainsi en bloquant le différentiel, il faisait tourner l’arbre porte hélice à l’aide d’un cardan modifié par ses soins. L’économie de carburant ainsi réalisée permettra à 6 avions de s’envoler en Afrique du Nord Française et de rejoindre les Forces Aériennes Françaises Libres.
Mais s’ensuivent les représailles…Le Commandant de la Base, le Lt Colonel SEIVE et l’ami de Denis, le Sergent mécanicien PEUZIN, sont fusillés par les Allemands. GUERIN, prévenu, à temps, réussit à prendre la fuite.
En 1943, il bénéficie finalement d’un congé d’ Armistice en ayant échappé aux recherches. Il vit dans ses foyers à Bordeaux et il réussit à se faire embaucher à l’ Atelier Industriel de l’ Aéronautique où il possède des connaissances. En qualité d’agent technique de lancement, il participe à la transformation des moteurs BMW 6 en moteurs d’avions. Il sabote 3 moteurs sur 5 au banc de montage. Après un mois passé à l’ AIA il doit à nouveau prendre la fuite et attendre des jours meilleurs.
C’est la Libération : le retour dans l’ Armée de l’ Air et le départ vers l’Indochine. Il la terminera avec 3 citations et la Médaille Militaire décernée à titre exceptionnel. Au cours d’une mission sur la frontière chinoise, la carlingue de son avion de bombardement est traversée par un obus et un début d’incendie est à maîtriser. « Je ne sais pas la tête que je faisais, mais j’ai vu celle des autres… » Cette phrase racontée aux intimes sera sa conclusion.
De retour en France, Denis est enfin affecté à Bordeaux Mérignac au Groupe de Transport Sénégal. Il veille avec un soin jaloux sur son avion : le Nord 2501, son fameux n° 112.
En 1956, le Groupe Sénégal, et plusieurs autres unités du Transport Aérien, reçoivent une mission secrète. Les équipages apprendront leur destination… en vol : Chypre. C’est ainsi que débutera la campagne de Suez où les équipages français et anglais soutiendront les régiments parachutistes engagés au côté des Forces Israéliennes contre l’ Égypte. Le 112 et les autres verront les cocardes tricolores camouflées et remplacées par l’ Étoile de David. Denis participera aux parachutages et aux largages de matériel sur la zone des combats, à 15 Km de Suez.
Cette mission restera secrète et ne sera pas mentionnée sur les pièces matricules des participants. Denis conservera un trophée : la carte d’identité israélienne qui lui avait été délivrée et qu’il conservera, malgré les ordres.
En février 1958, sur la Base Aérienne d’Orléans, Denis sera admis à faire valoir ses droits à la retraite totalisant 162 missions de guerre et 2500 heures de vol.
Depuis 25 ans, nous étions des amis proches. J’aimais l’humour de ses anecdotes, son franc parler, son caractère entier et sa forte personnalité.
Un jour, comme je lui demandais la raison de ne pas porter le ruban réglementaire de la Légion d’ Honneur, il me répondit avec vivacité « parce que je ne l’ai pas, pardi !... » Comme il m’avait montré quelques documents de son musée et connaissant ses états de services, je m’étonnais de cette situation. J’apprenais alors, qu’il avait adressé au Chef d’ État-Major de l’ Armée de l’ Air, une lettre de réclamation cinglante. Sa candidature, à lui qui avait fait la guerre, n’avait pas été retenue, alors que Brigitte Bardot était nommée Chevalier de la Légion d’ Honneur. Son nom figurait dès lors sur la liste noire de la Grande Chancellerie. Il faudra l’intervention du nouveau Maire de Bordeaux, Alain JUPPE, pour que justice lui soit enfin rendue. J’ai eu la joie et la fierté de lui remettre la Croix dans on village natal à St Dizant du Gua, devant sa famille et ses amis. Ce fût une cérémonie mémorable dont nous gardons le souvenir ému et amusé, tant le déroulement de la cérémonie fût peu protocolaire.
Denis n’avait pas oublié l’ Armée et son attachement aux valeurs républicaines. Naturellement, nous nous sommes impliqués dans la restructuration de l’Union des Retraités Militaires et des Veuves de Militaires de la Gironde. Nous en sommes, tous les deux, devenus à l’ancienneté, les Présidents d’ Honneur.
Son esprit malicieux et inventif, sa disponibilité et son professionnalisme le rendaient très populaire auprès des adhérents.
Ardent patriote, il avait des idées très arrêtées et défendait ses convictions avec assurance et vigueur.
Il était pourtant d’une grande sensibilité. Souvent, j’ai vu ses yeux s’ embuer aux accents de la Marseillaise ou au passage du drapeau lors des manifestations patriotiques, aux Monuments aux Morts ou pour accompagner le cercueil d’un ami.
Au nom des associations que j’ai l’honneur de représenter : les Décorés de la Légion d’ Honneur au Péril de leur Vie d’Aquitaine Ouest, le Comité de Mérignac de la Société d’ Entraide des Membres de la Légion d’ Honneur et l’Union des Retraités Militaires et des Veuve de Militaires de la Gironde, j’adresse à son épouse Jacqueline, à Marie Lise et à Joël, ses enfants, et à leurs familles, mes condoléances attristées et toute mon affection.
Adieu, Denis GUERIN, tu resteras pour ceux qui t’ont connu, un personnage de légende dont la vie et états de services auront valeur d’exemple pour les jeunes générations.
Dors en paix…
Jean CIAPPA
Président d'Honneur URM33
