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Angleterre 1943

Commentaires: 
"Un cuistot en Angleterre en 1943, par Emile CERET"

Récits de M. Émile CERET


J'ai rencontré M. Émile CERET, le 15/12/2010. Il souhaitait me voir pour raconter ses récits de guerre, en particulier. Presque aveugle, il m'a livré ses histoires, enregistrées, et en voici une synthèse partielle. M. Émile CERET accepte que ce récit soit publié sur notre site URM33. les orthographes des noms cités, sont souvent approximatives.


Christian Wettervald


Emile CERET :



  • Sergent PNNS[1] au 26/12/1943

  • Fait mouvement avec le squadron Quatre (?) Meknès le 21/12/1943.

  • Embarque à Alger le 26/12/1943.

  • Débarque à Guenvach C, Ecosse, le 05/01/1944.

  • Stationné sur la base anglaise d'Heathfied a/c du 05/01/1944

  • Fait mouvement avec le groupe le 21/01/1944. Stationné à Lempack (?) le 22/01/1944

  • Muté au EBL[2] n°1 Air stationné à Elvington, le 13/04/1944

  • Fait mouvement avec le squadron "Tunisie" de la 21° escadre sur la BA[3] Mérignac le 29/11/1945

 Je suis parti d'Alger, après le débarquement allié en Afrique du nord, le 26/12/1943, vers l'Écosse. Nous étions entourés de nombreux navires de guerre, pour nous défendre. Le voyage a duré 4 ou 5 jours. Comme j'avais été malade avant l’embarquement le docteur m'avait proposé une cabine, ce que j'ai refusé. Je venais d'être nommé sergent, mais je voulais rester avec les copains. Nous sommes arrivés à Greenock (proche de Glasgow) en Écosse. Nous sommes arrivés à 10 h 00 du matin en plein brouillard. Lorsqu'il s'est dissipé nous avons eu la surprise de nous trouver au milieu de montagnes. Comment avions-nous pu arriver ! Par où nous sommes passés ?






Handley Page HP.57 Halifax


Après un accueil excellent par le NAAFI[4] et nous avons pris le train. Dans le train on nous offrait café, bonbons, cigarettes,... Nous sommes arrivés à la base de AIRE où j'ai travaillé au mess des officiers. Mes connaissances en anglais étaient limitées à Yes et No. Dans ce mess j'ai appris tous les mots anglais indispensables à la cuisine, puisque personne ne parlait français. J'y suis resté environ 1 mois.


 


Ensuite je suis parti en train jusqu'au sud de la Cornouailles, dans une base où il y avait déjà un groupe de chasse français. Heureux de pouvoir retrouver des copains, et surtout de parler français à nouveau. La fête fût formidable pour notre accueil. Le lendemain, départ au mess des officiers. Celui-ci était un hôtel réquisitionné, en bord de mer, près de falaises. De temps à autres, nous allions pêcher quelques moules. C'était interdit, mais les anglais ne s'intéressait pas aux moules. Je suis resté environ 3 à 4 semaines, puis je suis parti à l'école de cuisine anglaise, par le train à cette base au fond des Cornouailles, Exeter (incertain) via Londres.


 


La traversée de Londres, avec changement de métro (c'est la première fois que je prenais un métro) fût difficile. Pour me dépatouiller, je montrais mon ordre de mission aux uns et aux autres, pour me faire guider. L'école était du côté de Birmingam. Arrivant le soir, proche de la destination, dans un tout petit village, la nuit tombant très tôt (en hiver). Il y avait le blackout (éclairage très limité). Personne pour venir me chercher. Donc, sorti de la gare, comme j'avais apporté de quoi manger. Je me suis installé sous un bec de gaz, avec une lueur faiblarde, je me suis installé pour casser la croûte. Des personnes âgées sont passées, mais aucune discussion possible. Barrière de la langue... Et puis vers 23h00 (tous les soirs il y avait bal), il y avait du monde et j'ai demandé « il y a quelqu'un qui parle français ? ». J'ai une réponse en français. Il s'agissait de jeunes polonais, officiers, parlant bien le français. Après quelques explications, je me suis retrouvé dans leur caserne pour la nuit. Sur place, l'adjudant de semaine polonais, qui lui ne parlait pas français, m’a parfaitement accueilli : bon repas et bon lit. Le lendemain au réveil, on m'a guidé vers l'école de cuisine (suithome ?)








Escadron de Bombardement 1/93 "Guyenne"


Au cours de la discussion, un polonais me dit que chez eux aussi, des personnels devaient partir à l'école de cuisine anglaise. La formation des apprentis cuisiniers, provenant de divers groupes de chasses, a duré environ 3 semaines. Puis, pour nous tester, nous vous avons été transportés en pleine forêt, avec des moyens très limités ; l’objectif étant de faire manger 25 personnes, 48 heures après installation d'une cuisine de campagne. Il y avait beaucoup de neige.


Nous avions des touques de graisses, que nous avons utilisées pour nous aider au montage des murs et d’une cheminée en terre. Pour faire la cuisine, une tranchée. Dans la tranchée, cinq bouteillons (équivalent marmite) qui tenaient tant bien que mal en équilibre. Une boite de conserve de chaque côté de la tranchée. D'un côté de l'huile de vidange, de l'autre côté de l'eau. A l'entrée, au sol, une cuvette métallique remplie d’un peu d’essence que l’on allumait. Une fois la plaque chaude, on ouvrait l'huile, puis l'eau. Tout ça explosait et chauffait les cinq bouteillons. Un bout de bois servait « à mesurer » l'écoulement d'eau et d'huile. Personne ne s'est jamais brûlé !


Pendant l'installation de la cuisine, d'autres construisaient les logements... de fortune. Quarante-huit heures plus tard, nous servions à manger à vingt-cinq personnes, venues juger nos capacités. Pendant nos travaux, quelques faisans sont passés un peu trop près et nous ont servis à améliorer l'ordinaire. Une quinzaine de jours plus tard, nous avons été affectés dans des groupes de bombardement lourd (Halifax). J'étais déçu de quitter l'escadron de chasse des Cigognes.


C'était dans une base uniquement française : Elvington. Escadron Guyenne et Tunisie. J'ai été affecté aux cuisines de la troupe. 1100 rationnaires, 3 cuisiniers. La « maison » était ouverte jour et nuit, pour accueillir les départs et retours de missions. Dans la nuit nous servions à toutes heures 150 à 200 repas. Les cuisines étaient parfaitement équipées. Tous les soirs nous pouvions voir les forteresses américaines qui passaient en vue des regroupements pour aller bombarder l'Allemagne. Les nôtres partaient aussi, et malheureusement les lendemains matins nous avions quelquefois des « missing ». C'était affreux. Au retour d'un retour de ces missions, un bombardier s'est écrasé à l’atterrissage. Un après-midi, après avoir chargé les bombes sur un Halifax, la trentaine de personnes qui s’occupaient de l'appareil ont décidé de prendre une photo souvenir. Alors que tout le monde était rassemblé près de l’appareil, une bombe s'est détachée et tout a explosé. Pour autant que je me rappelle on a retrouvé l'appareil photo, et la photo à l'instant précis où tout explosait. Un vrai drame.








Insigne de l’escadrille des cigognes


Nous habitions dans des baraquements en tôles ondulées. Le chauffage fonctionnait à l'huile de récupération. Puis j’eus une chambre dans les cuisines. Je travaillais pratiquement 24 heures sur 24. Dans la journée, on avait une trentaine d'employés dans la cuisine. La nuit, nous étions seulement sept ou huit. On ne s'occupait pas du ravitaillement. Il était parfaitement géré. Je me rappelle des corvées de patates : le gars qui était de nuit remplissait une grande baignoire de pommes de terre. Les frites étaient faites à la graisse de porc.  Durant cette époque, je fumais beaucoup (deux paquets par jour) de cigarettes anglaises puis françaises.


Les équipages qui revenaient des bombardements nous parlaient de leurs missions, des lieux d'attaques, de l'avancement des troupes. Pour ma part, tous les 15 jours, je partais chercher de la viande de cheval à Londres, en train, toujours seul, uniquement avec mon ordre de mission. J'allais dans une boucherie belge. Là, on parlait français. Tout se passait bien, quarante-huit heures de voyage aller/retour. Il m'est souvent arrivé de voir les V1, puis quelquefois les V2. Je passai dans des quartiers détruits.


Notre base a été attaquée une fois, vers la fin de la guerre. Des avions en retour de missions étaient suivis par des chasseurs allemands qui ont attaqué au moment d atterrissage. Plusieurs Halifax ont tournés, mais ont été contraint à des atterrissages forcés en campagne. Au cours de cette attaque, nous avons vu une chose inouïe : un obus allemand, non explosé, était planté dans une bombe d'un Halifax en attente de départ.


L’armistice est arrivé, mais je suis resté encore quelques temps, jusqu'en septembre, si ma mémoire est bonne. Durant cette période, des Halifax emmenaient ceux qui étaient restés au sol durant la guerre. Pratiquement tous les jours, des « baptêmes de l'air » avaient lieu. Cinq ou six par avion, et nous allions survoler l'Allemagne. J'ai eu la chance de voler dans la bulle avant. C'est là que j'ai eu un choc de voir ce pays rasé, dévasté. C'est terrible. Entre temps, j'étais venu en permission en France, à Bordeaux. Nous nous étions posé sur un petit terrain proche de Paris (Cormeilles-en-Vexin), puis en train, jusqu'à Bordeaux. J'y retrouvais mon frère qui était en Syrie, puis au Maroc, où je l'avais croisé un jour.


Enfin, le jour du retour définitif est arrivé. Nous sommes rentrés en France avec les Halifax, directement à Bordeaux. A l'époque, en Angleterre, chacun avait son vélo. Nous avons donc accrochés les vélos à la place des bombes. Malheureusement, au cours de cette mission finale, un des Halifax s'est écrasé. Aucun survivant à ce crash.


Pendant cette guerre, les femmes étaient très courageuses. Elles conduisaient des camions semi-remorques et approvisionnaient la base, entre autres. Mais si nous avons été affectés sur les bases de bombardement, c'est assez curieux. Les anglais avaient parfaitement planifiés les personnels de soutien aux escadrons. Le personnel prévu comprenait des femmes. Mais le commandement français ne voulait pas de femmes. C'est pour cette raison qu'il n'y avait pas de femme dans les escadrons de bombardement, contrairement aux escadrons de chasse. Comprenne qui pourra. Une fois, un de mes copains qui remarquait que je sortais peu, m'emmena avec lui pour nous distraire. Dans un village, au sud de l’Angleterre, nous faisions la queue pour prendre le bus en vue de huit jours de vacances. En attendant, nous discutions et plaisantions, lorsqu'une petite fille devant nous se retourna en nous lançant : « Vous êtes français ? » Bien vite la discussion s'engagea. Elle habitait ici, avec ses parents, français. La famille avait quitté la France dès la déclaration de guerre. Venant de Montpellier, ils avaient transités par Bordeaux, où ils furent dévalisés de leurs affaires à la gare. Dix ans plus tard, cette petite fille devait devenir ma fille !







Missile V1


 


 


Références externes :


 


http://halifax346et347.canalblog.com/archives/2010/07/30/18707041.html


http://air-insignes.waibe.fr/article-30--gb-ii-23-guyenne-part1.html?PHPSESSID=38ee2a4f81248b5587da501ea6aa0a36



 


Elvington (Proche de York) - - > Actuel : Yorkshire Air Museum : http://www.yorkshireairmuseum.org/  Un Handley Page Halifax III y est exposé


Source AA :


Elvington Station


Elvington Station, à 9 km de York, est un des 500 terrains que la R.A.F. possède dans toute l'Angleterre. Trois runways se croisent sur une prairie qu'entouré une piste goudronnée, en bordure de laquelle sont les "dispersals". Un bois de pins occupe une partie de la piste ; là vivent les mécaniciens ; ils y ont construit des baraques et des poêles à huile de récupération, souvent ils y font de l'élevage. Le P.N., lui, se tient tout le jour dans ses salles de spécialité ; il y entend les conférences des "Leaders". Il entretient ses connaissances et son équipement ; il discute et il fume, en attendant l'heure du thé, en attendant la prochaine mission...

Cette base était faite pour un squadron : il y en a 2. C'est dire que la place est mesurée. Pour faire voler 32 avions, il y a 2500 hommes dont 250 officiers. C'est une base française, commandée par un officier français, le Colonel BAILLY ; la discipline, l'administration y sont françaises mais l'organisation est anglaise.








Bombardement de Londres au cours de la 2° Guerre Mondiale


-    Le Squadron 346 comprend 2 flights -chaque flight comprend 8 avions et 16 équipages ; deux équipages sont affectés à un même avion et chacun fait une mission sur deux.


-    Le Squadron 347 au groupe "Tunisie" était le groupe frère, son organisation exactement la même que celle de notre groupe "Guyenne".


-    Le "Station" vit la nuit et le jour. Les bâtiments sont dispersés. Pour aller du mess à l'escadrille, il y a un bon quart d'heure de marche sur une route bordée d'un bois de hêtres. Pour aller du "site 8" au terrain, il faudrait près de quarante minutes ; aussi les bicyclettes sont-elles très nombreuses, à peu près chacun à la sienne, et l'on voit sans cesse de longues processions de cyclistes sous la pluie ou sous le soleil, de jour et de nuit.


Cette dispersion a de grands avantages : on n'a pas l'impression d'étouffement désolé que l'on éprouve généralement dans une base aérienne française, avec ses grands bâtiments aux couloirs sales, aux murs goudronnés à hauteur d'homme. Les bâtiments anglais sont des baraques, des "Tonneaux", mais ils sont répartis dans la nature ; on vit à la campagne, au coin d'un bois, au bord d'un pré...


Remarques :



  1. Page 1 : La date du 01/01/1944 me semble fausse puisqu’il est dit un peu plus loin qu’il était sergent le 26/03/1943.

  2. Page 1 : Expliciter le sigle PNNS en note de bas de page.

  3. Page 1 : Expliciter le sigle EBL en note de bas de page.

  4. Page 2,3,4 : j’ai revu certaines phrases.



[1]PNNS : Personnel Non Navigant Spécialiste


[2]EBL : Escadron de Bombardement Lourd


[3]BA : Base Aérienne.


[4]NAAFI : Navy, Army and Air Force Institutes